« Mettre fin au silence : la réalité des violences vécues par les femmes en situation de handicap »
Elle s’appellera Esther.*
Esther a 60 ans. Elle vit avec une maladie invalidante contre laquelle elle se bat chaque jour. Mariée depuis des décennies, mère de deux enfants, elle partage son quotidien avec un homme qui peut faire preuve d’une violence extrême.
Pendant longtemps, elle a banalisé les insultes, les coups, les humiliations, les viols. Nommer les violences, c’était les faire exister.
Une nuit, il l’a poussée sur le canapé, couteau en main. Une autre fois, il l’a rabaissée pour un geste qu’elle « ne comprenait pas ». Il lui a fallu des années pour comprendre qu’elle était sous emprise. Et encore plus longtemps pour oser en parler.
Le jour où elle a appelé notre ligne d’écoute Écoute Violences Femmes Handicapées (EVFH), sa voix était si basse qu’on entendait à peine sa respiration. Elle a murmuré :
« Est-ce que… est-ce que ce que je vis existe ? »
Oui, Esther. Cela existe.
Et si cela se perpétue, c’est précisément parce que beaucoup n’osent pas le dire.
L’invisible dans l’invisible
Depuis plus de vingt ans, à FDFA – Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir, nous recueillons ces paroles fragiles : d’abord à demi-mots, puis plus clairement, puis avec une force immense.
Ces récits ne sont pas des anomalies. Ce sont les manifestations d’une réalité profonde et encore trop méconnue. La société a progressé. Mais une vérité demeure : 4 femmes sur 5 en situation de handicap subissent des violences.
Et elles restent pourtant les grandes oubliées de la protection sociale.
Le paradoxe est cruel : celles que l’on entend le moins sont celles qui souffrent le plus.
* Le prénom a été changé. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait purement fortuite.
Pourquoi ce chiffre reste-t-il ignoré ?
Près de 80 % des femmes en situation de handicap déclarent avoir subi des violences.
Ce chiffre devrait être au cœur des stratégies publiques, des dispositifs féministes, des comités ministériels, des politiques sociales. Ce n’est pas encore le cas.
Parce que cette réalité dérange nos représentations, et que le handicap reste enfermé dans une lecture médicale. Les violences vécues par ces femmes sont silencieuses. Elles se nichent dans les gestes du quotidien, masquées par l’idée d’aide. Elles sont confondues avec la fragilité, jamais reconnues comme systémiques. L’invisibilité transforme la violence en normalité.
Un mouvement pour toutes les femmes
Les avancées sociales et les combats pour les droits des femmes ont ouvert des brèches immenses. Mais ils laissent encore trop souvent de côté les femmes en situation de handicap.
La question des femmes en situation de handicap n’est pas une revendication de plus : c’est une question de dignité, d’humanité et de responsabilité collective. Nous recevons près de 3 000 appels par an. Ce sont des vies bouleversées.
Une société se juge à la manière dont elle protège celles qui n’ont personne. Inclure les femmes en situation de handicap ne complique pas la protection : cela la rend juste, cohérente, humaine.
Une société qui détourne le regard sans le vouloir
Il ne s’agit pas d’un manque de bonne volonté. Il s’agit d’un héritage culturel : le handicap renvoyé à l’infantilisation.
D’où des situations absurdes et pourtant quotidiennes :
- une femme sourde ne peut pas porter plainte faute d’interprète ;
- une femme malvoyante signe un document illisible pour elle ;
- une femme autiste est hospitalisée alors qu’elle avait simplement besoin de calme ;
- une femme en fauteuil se voit refuser un refuge, faute d’accès.
La violence commence souvent là où l’intention n’existe même pas. Quand la société détourne les yeux, la violence progresse.
Ce que nous faisons — et pourquoi il faut changer d’échelle
À FDFA, nous avons créé, sous l’impulsion de la direction, ce qui n’existait nulle part ailleurs : des outils conçus par et pour les femmes en situation de handicap. Des outils pensés pour être appropriables, accessibles, utilisables.
Le Handi’Mètre – une innovation majeure
Initiée par Soraya Almansa et réalisée par Albertine Roux, cette création permet de mesurer, qualifier et comprendre les violences vécues par les femmes en situation de handicap. Le contenu est adapté, simplifié, accessible.
La Roue des violences – comprendre l’ensemble des violences
Également initiée par la direction, cette roue identifie clairement les violences psychologiques, économiques, administratives, institutionnelles, numériques, médicales.
La frise chronologique – inscrire l’histoire dans le temps long
Elle retrace les dates, les lois, les avancées et les combats vers une justice sociale.
Ce que nous appelons de nos vœux
Nous voulons une société où :
- la lutte contre les violences inclut toutes les femmes ;
- l’accessibilité n’est pas optionnelle ;
- les lieux d’accueil sont adaptés aux mobilités, aux corps et aux communications ;
- les femmes handicapées participent aux décisions ;
- la vulnérabilité est perçue comme une responsabilité collective.
Nous appelons à un élargissement du regard, à une maturité collective nouvelle.
Quand les plus invisibles deviennent visibles, tout le monde se relève
Depuis vingt ans, nous observons la même réalité :
Quand une femme en situation de handicap retrouve sa voix, la société s’élève.
Quand une femme sourde est entendue, tout le monde gagne.
Quand une femme en fauteuil peut fuir un danger, tout le monde gagne.
Quand une femme déficiente intellectuelle est crue, tout le monde gagne.
Quand une femme autiste est accueillie avec respect, tout le monde gagne.
Une société qui n’oublie aucune femme ne protège pas seulement les invisibles : elle devient meilleure.