Femmes en situation de handicap victimes de violences : un refuge pour protéger, reconstruire et retrouver sa liberté

Par Dr Olivier Manceron

Depuis plus de vingt ans, Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir (FDFA) alerte sur les violences subies par les femmes en situation de handicap et sur les obstacles qui entravent leur protection. Face au manque de solutions d’hébergement adaptées, l’association porte aujourd’hui un projet majeur : la création d’un refuge spécialisé, pensé avec et pour les femmes concernées. Une ambition à la croisée de l’urgence sociale, de la santé, des droits humains et de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Quand fuir les violences devient un obstacle supplémentaire

Une femme subit des violences de la part de son conjoint. Elle souhaite partir. Mais elle se déplace en fauteuil roulant, a besoin d’une assistance pour certains gestes du quotidien ou dépend matériellement de celui qui la maltraite.

Où peut-elle trouver refuge ? Comment quitter son domicile lorsque l’aide indispensable à sa vie quotidienne est assurée par son agresseur ? Vers quelle structure se tourner lorsque les dispositifs d’hébergement ne sont pas suffisamment accessibles ou ne disposent pas de l’accompagnement humain nécessaire ?

Ces questions, loin d’être théoriques, reflètent les difficultés auxquelles sont confrontées des femmes qui sollicitent FDFA.

Pour certaines femmes en situation de handicap, fuir les violences ne signifie pas seulement quitter un lieu dangereux. Cela suppose aussi de pouvoir continuer à vivre, à se soigner, à se déplacer et à exercer ses droits en toute sécurité.

C’est à cette réalité que le projet de refuge porté par FDFA entend apporter une réponse concrète.

Vingt ans d’alertes, vingt ans de mobilisation

Depuis sa création en 2003 par Maudy Piot, FDFA agit pour rendre visibles les discriminations et les violences subies par les femmes en situation de handicap.

L’association rappelle depuis de nombreuses années une estimation selon laquelle près de 80 % des femmes en situation de handicap auraient subi des violences. Ce chiffre historique, régulièrement cité dans le plaidoyer associatif, appelle une meilleure documentation statistique nationale. Il témoigne néanmoins de l’ampleur d’une problématique longtemps insuffisamment prise en compte.

Derrière les chiffres se trouvent des femmes confrontées à des violences physiques, sexuelles, psychologiques, économiques, administratives ou institutionnelles. Certaines subissent également des violences propres à leur situation de handicap : privation d’aides techniques, confiscation de médicaments, refus d’assistance, entraves à la mobilité ou contrôle de leur accès aux soins.

Ces violences peuvent être d’autant plus difficiles à identifier qu’elles se dissimulent parfois derrière une relation d’aide ou de dépendance.

Comme le souligne Chantal Rialin, présidente de FDFA :

« Parce que cette réalité dérange nos représentations, et que le handicap reste enfermé dans une lecture médicale. Les violences vécues par ces femmes sont silencieuses. Elles se nichent dans les gestes du quotidien, masquées par l’idée d’aide. Elles sont confondues avec la fragilité, jamais reconnues comme systémiques. L’invisibilité transforme la violence en normalité. »

Cette invisibilisation constitue l’un des principaux obstacles à la prévention, au repérage et à la prise en charge des violences.

Reconnaître ces violences, c’est aussi reconnaître que les femmes en situation de handicap sont des femmes à part entière, titulaires des mêmes droits à la sécurité, à l’autonomie et à la liberté.

De l’écoute à la protection : franchir une étape décisive

Depuis 2015, FDFA dispose d’une ligne nationale spécialisée, Écoute Violences Femmes Handicapées (EVFH), animée par des écoutantes formées aux violences de genre et aux spécificités du handicap.

À travers ses différentes activités, l’association reçoit chaque année plusieurs milliers de sollicitations et accompagne plusieurs centaines de situations, en provenance de toute la France, y compris des territoires ultramarins.

Cette expérience de terrain révèle une difficulté persistante : écouter, conseiller et orienter ne suffit pas toujours lorsque les femmes ne disposent d’aucune solution de mise à l’abri réellement adaptée à leurs besoins.

Les dispositifs de droit commun jouent un rôle indispensable dans la protection des victimes. Cependant, certaines situations de handicap nécessitent des aménagements, des équipements et une continuité d’accompagnement que toutes les structures ne sont pas en mesure d’assurer.

L’hospitalisation ne saurait, à elle seule, constituer une solution d’hébergement durable. Quant au retour au domicile, il peut exposer de nouveau la victime aux violences qu’elle cherchait précisément à fuir.

Le projet de refuge de FDFA est né de cette conviction : aucune femme ne devrait être contrainte de rester auprès de son agresseur faute d’un lieu capable de l’accueillir dans des conditions adaptées à son handicap.

Un refuge spécialisé : protéger sans exclure

Porté par FDFA, à l’initiative de Dr Olivier Manceron, médecin et trésorier de l’association, ce projet ambitionne de créer un lieu d’accueil sécurisé, accessible et adapté aux besoins des femmes majeures en situation de handicap victimes de violences.

Le dispositif envisagé repose sur une capacité d’accueil de 25 places, avec des chambres individuelles et un accompagnement personnalisé.

Sa vocation n’est pas de réserver la protection à une catégorie particulière de handicap ou de pathologie, mais de développer une approche globale tenant compte des besoins individuels, des conditions d’admission et des moyens d’accompagnement mobilisables.

La sécurité des résidentes constitue une priorité, tout comme le respect de leur dignité, de leur intimité, de leur rythme et de leur libre arbitre.

Le projet prévoit un accompagnement pluridisciplinaire associant, selon les besoins, des compétences sanitaires, paramédicales, psychologiques, éducatives, sociales et juridiques.

La présence de professionnelles formées, la coordination des interventions et la continuité de l’accompagnement doivent permettre de répondre aux besoins particuliers des résidentes sans les réduire à leur situation médicale.

Il ne s’agit pas seulement de mettre les femmes à l’abri des violences, mais de leur donner les moyens de reprendre le pouvoir sur leur existence.

Reconstruire sa vie, retrouver sa place

La sortie des violences ne s’arrête pas au franchissement de la porte d’un refuge.

Après des mois, parfois des années d’emprise, de contrôle ou de maltraitance, les femmes doivent pouvoir bénéficier du temps, de la sécurité et de l’accompagnement nécessaires pour se reconstruire.

Le futur refuge entend favoriser cette reconstruction dans toutes ses dimensions : physique, psychologique, sociale, administrative et citoyenne.

L’accès aux soins, le soutien psychologique, l’ouverture ou le rétablissement des droits, l’accompagnement vers une solution de logement et la restauration de la confiance en soi devront constituer les fondements du parcours proposé.

Cette démarche s’inscrit dans la philosophie portée par FDFA depuis sa création : une approche féministe, fondée sur le care, le pouvoir d’agir et la reconnaissance des femmes en situation de handicap comme actrices de leurs propres choix.

La reconstruction ne peut être imposée. Elle doit se construire avec chaque femme, dans le respect de son histoire, de ses besoins et de ses aspirations.

Passer de la survie à la liberté, de l’isolement à la participation, de la violence subie à une citoyenneté pleinement exercée : telle est l’ambition du refuge de FDFA.

Un projet qui appelle un changement d’échelle pour FDFA

La création de ce refuge constitue une étape structurante dans le développement de l’association.

Historiquement engagée dans l’écoute, l’accompagnement, la sensibilisation, le plaidoyer et les activités favorisant l’autonomie, FDFA souhaite désormais compléter son action par une réponse concrète d’hébergement et de protection spécialisée.

Cette évolution suppose une véritable montée en capacité de l’organisation : structuration des ressources humaines, consolidation de la gouvernance, recherche de financements pérennes, formalisation des partenariats et développement d’une organisation adaptée aux exigences d’un établissement accueillant des femmes particulièrement exposées aux violences.

Sous l’impulsion de sa gouvernance associative, la direction générale de FDFA, assurée par Soraya Almansa, conduit les travaux de préfiguration et de structuration institutionnelle du projet, en lien avec les partenaires et les professionnels mobilisés.

L’enjeu est double : permettre l’émergence d’un dispositif spécialisé exigeant et garantir parallèlement la continuité des missions historiques de FDFA, indispensables aux femmes accompagnées sur l’ensemble du territoire.

Le refuge ne se substituera donc pas à la ligne d’écoute, aux ateliers, aux actions de sensibilisation ou au plaidoyer. Il viendra renforcer un ensemble cohérent de réponses, depuis le premier contact jusqu’à la reconstruction.

Faire du refuge un lieu d’expertise, de transmission et de recherche

Au-delà de sa vocation d’accueil, FDFA souhaite faire du futur refuge un espace de production et de transmission des connaissances.

L’observation des pratiques professionnelles, dans un cadre éthique respectueux de la confidentialité et des droits des résidentes, pourrait contribuer à mieux documenter les violences spécifiques, les besoins d’accompagnement et les parcours de reconstruction.

Le projet ambitionne ainsi de favoriser le développement d’un observatoire de recherche appliquée, en partenariat avec des équipes universitaires, scientifiques et institutionnelles.

Produire des données sexuées et tenant compte des différentes situations de handicap est une nécessité pour rendre visibles les réalités vécues par les femmes et améliorer les politiques publiques.

La création d’une activité structurée de formation, avec une perspective de certification Qualiopi, ainsi que le développement de la pair-aidance font également partie des orientations envisagées.

L’expérience des femmes concernées devra occuper une place centrale dans cette démarche. Leur parole et leurs savoirs expérientiels constituent des ressources essentielles pour faire évoluer les pratiques professionnelles.

L’objectif est de construire un modèle d’accompagnement susceptible, à terme, d’inspirer d’autres initiatives en France et au-delà.

Une responsabilité collective

La création de ce refuge ne relève pas de la seule responsabilité de FDFA.

Elle interroge la capacité de notre société à garantir effectivement la protection de toutes les femmes victimes de violences, indépendamment de leur handicap, de leur autonomie ou de leur situation sociale.

Elle appelle une mobilisation coordonnée de l’État, des collectivités territoriales, des autorités sanitaires et médico-sociales, des acteurs de l’hébergement, des fondations, des entreprises mécènes et des associations partenaires.

Le développement d’un tel dispositif nécessite des investissements, des compétences, des financements durables et une reconnaissance institutionnelle à la hauteur des enjeux.

Mais il repose surtout sur une conviction fondamentale : le droit de vivre sans violence ne peut dépendre du degré d’autonomie d’une femme.

En portant ce projet, FDFA entend transformer plus de vingt années d’alertes, d’écoute et de plaidoyer en une nouvelle réponse de protection.

Parce qu’une femme en situation de handicap ne doit jamais avoir à choisir entre sa sécurité et l’accompagnement indispensable à sa vie quotidienne.

Parce que la mise à l’abri ne doit laisser aucune femme de côté.

Parce que protéger, c’est aussi redonner la possibilité de choisir sa vie.

Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir (FDFA)

Depuis 2003, FDFA œuvre pour l’égalité des droits, la lutte contre les violences, l’autonomie et la pleine citoyenneté des femmes en situation de handicap.

Ligne Écoute Violences Femmes Handicapées : 01 40 47 06 06

Contact : contact@fdfa.fr

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